C’est la fin d’un rêve que beaucoup croyaient encore gelé. Embraer, le géant aéronautique brésilien, a confirmé l’abandon total de son ambitieux programme de turbopropulseur nouvelle génération. Après des années d’études, de maquettes numériques et d’espoirs placés dans des moteurs plus propres, le projet est définitivement enterré. Mais derrière cette décision radicale, Embraer cache une stratégie à long terme : préparer l’aviation de demain, électrique, hybride et plus audacieuse que jamais.
Dans un secteur dominé par ATR et des avions vieillissants, Embraer voulait briser la routine avec un turboprop de 70 à 90 places capable de relancer un marché figé depuis vingt ans. Mais faute de moteur révolutionnaire, le constructeur fait volte-face. Ce virage stratégique, annoncé le 4 novembre, ouvre une nouvelle ère : celle des projets à propulsion électrique et hybride, pensés pour 2030 et au-delà.
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Un projet qui s’éteint après dix ans de promesses
Pendant plus d’une décennie, Embraer a caressé le rêve de produire un turboprop moderne capable de concurrencer l’ATR 72. L’idée : un appareil plus silencieux, plus rapide et surtout moins gourmand en carburant. Dès 2020, l’entreprise avait publié les premières images numériques d’un avion élégant à moteurs montés sous les ailes. Un an plus tard, une version repensée avec des propulseurs à l’arrière faisait son apparition, signe d’un projet en pleine évolution. Mais les moteurs sont restés le maillon faible. Aucune turbine de nouvelle génération n’était suffisamment avancée pour justifier le lancement du programme. Sans technologie crédible pour réduire la consommation et les émissions, le projet a fini par s’enliser, puis disparaître complètement des radars.
Les limites des technologies actuelles
Le PDG Francisco Gomes Neto l’a reconnu sans détour lors de la conférence des résultats du troisième trimestre : « Le projet n’est pas en pause, il est annulé. » Cette phrase met un terme à des années de spéculation. En clair, Embraer estime que les technologies disponibles aujourd’hui ne permettent pas de concevoir un turboprop vraiment disruptif. Les turbines conventionnelles, bien qu’efficaces, ont atteint un plateau. Pour franchir un cap, il faudrait une nouvelle génération de moteurs plus légers, plus sobres et capables de fonctionner avec des carburants alternatifs comme le SAF (Sustainable Aviation Fuel). Or, aucun motoriste ni Pratt & Whitney, ni Rolls-Royce, ni GE n’a proposé de solution suffisamment avancée. Résultat : le rêve s’est transformé en impasse technologique.
Un marché en panne d’innovation
Aujourd’hui, un seul acteur occidental continue de produire des turboprops régionaux : ATR, détenu conjointement par Airbus et Leonardo. Son ATR 72-600 reste le standard mondial, avec plus de 1 500 exemplaires livrés. Pourtant, cet avion repose sur une conception datant de 1984 autant dire une éternité dans l’industrie aéronautique. Embraer espérait profiter de cette stagnation du marché pour proposer une alternative moderne. Son appareil de 70 à 90 sièges aurait pu séduire les compagnies régionales cherchant un compromis entre coûts d’exploitation réduits et confort amélioré. Mais sans moteur innovant, impossible de rivaliser sur la consommation ou le bruit. Résultat : le Brésil reste spectateur pendant qu’ATR règne sans partage.

Le choix stratégique de tourner la page
Plutôt que de s’acharner, Embraer a décidé de réorienter ses investissements vers les technologies de propulsion du futur. Gomes Neto l’a confirmé : l’entreprise planche désormais sur des projets électriques et hybrides. Ce choix n’est pas anodin. L’électrification du transport aérien est devenue le nouveau Graal, poussée par les politiques climatiques et les promesses d’une aviation plus propre. La firme mise déjà sur son expérience dans les E-Jets E2, des avions régionaux à réaction dont les performances énergétiques figurent parmi les meilleures du marché. En combinant cette expertise avec la propulsion verte, Embraer espère conserver une longueur d’avance face à des concurrents qui tardent à évoluer.
Des projets qui s’inscrivent dans le long terme
Le dirigeant brésilien a précisé que les nouveaux projets n’arriveraient pas avant cinq à dix ans. Embraer travaille sur plusieurs pistes, allant d’un avion midsize hybride à un petit appareil électrique pour la mobilité régionale. L’objectif : être prêt lorsque les batteries à forte densité énergétique permettront enfin des vols commerciaux à émission quasi nulle. Cette transition demande du temps et des moyens : la R&D d’Embraer dans ces domaines a augmenté de 30 % sur l’année écoulée. Ce virage s’accompagne aussi d’un renforcement de la collaboration internationale, notamment avec des startups spécialisées dans la propulsion électrique et des laboratoires de recherche en matériaux composites.
Un carnet de commandes qui rassure les investisseurs
Si le turboprop disparaît, Embraer n’est pas en crise pour autant. Au 31 octobre 2025, son carnet de commandes atteignait 490 E-Jets, valorisés à environ 14,2 milliards d’euros, soit une hausse de 37 % sur un an. Cette réserve de travail garantit une croissance solide pour au moins cinq ans.
Les livraisons s’échelonnent selon le calendrier suivant :
| Année | Appareils livrés prévus | Valeur estimée (€) |
| 2025 | 85 | 2,5 milliards € |
| 2026 | 95 | 2,9 milliards € |
| 2027 | 100 | 3,0 milliards € |
| 2028 | 110 | 3,1 milliards € |
| 2029 | 100 | 2,7 milliards € |
Les analystes estiment que cette stabilité financière permettra à Embraer d’amortir sans douleur l’abandon du turboprop et de concentrer ses ressources sur les projets réellement porteurs à moyen terme.
Source : EMBRAER